Chapitre 3 : Instinct d'une vie libre
Là où il était, le Soleil brillait, faisant rayonner la plaine sans vie.
C'était la première fois qu'il venait ici. Et pourtant, il avait une de ces impressions que l'on a quelque fois. L'impression de connaître ce lieu, d'y être déjà passé une fois, ou même d'y avoir vécu sans même s'en souvenir. Une impression de déjà vu comme une autre se disait-il. De toute façon, des impressions comme celle-ci, il en avait pratiquement tous les jours. Après tout, son dernier souvenir remonte à lorsqu'il s'était réveillé ce jour-là, seul, sans personne autour, sans aucun signe de vie, comme s'il était né de rien, et avec une apparence d'une personne âgée d'une vingtaine d'année.
Malgré le fait qu'il ait toujours vécu seul, il a traversé des villes, et il sait comment est la vie là-bas. Les habitants de la ville considèrent le monde extérieur comme la jungle, où seul le chaos règne, mais pour lui, c'est la ville la jungle. Il ne savait pas comment l'on pouvait haïr ses semblables à ce point. Il avait vu des horreurs insupportables. Chaque fois qu'il s'interposait, chaque fois qu'il apparaissait, les réactions des autres étaient toujours les mêmes : la peur, la fuite, la haine, le combat. C'était ainsi qu'il s'était fait cette idée de jungle par rapport à la ville.
Mais il trouvait tout de même des personnes qui lui parlaient comme s'il était « de la ville » comme ils disent là-bas, comme s'ils le connaissaient déjà.
Mais, à chaque fois qu'il essayait de se renseigner sur sa propre personne, sur qui il était, à chaque fois qu'il cherchait qui il était, la réponse était toujours la même. Personne ne le connaissait là-bas. Personne n'avait entendu parler de lui. Tout portait à croire qu'il était vraiment né de rien et sans parent.
Mais il n'était pas dupe, ses voyages lui avaient bien appris quelque chose : les humains sont tous hypocrites, menteurs, manipulateurs, et lâches. Il savait bien aussi que personne ne naissait à partir de poussière. Faisant le lien entre ces deux choses, l'histoire devenait claire, pour une raison où une autre, on l'avait amené dans cette carrière sombre et désertique, pour lui faire quelque chose dont il ne se souvient plus, surement essayer de le tuer ou lui effacer la mémoire. Si c'était la dernière solution, ils avaient réussi, sinon, il était persuadé qu'il pardonnerait à cette personne son geste. Car après tout, il haïssait tout ce qui pouvait nuire au bon déroulement de la vie. Une once de vengeance est comme un poison à ses yeux. Un infime sentiment de haine ou de violence devait être éradiqué sans tarder de sa personne. Mais il ne se considérait pas comme la bonté personnifiée. Il savait bien que, malgré que chaque personne ait du bien en elle, elle a aussi du mal. « Tant qu'il y a de la lumière il y a de l'ombre. » se disait-il, bien que ceci était vrai que si quelque chose se trouvait sur le chemin de la lumière.
Il était conscient d'une chose : si réellement quelqu'un lui avait délibérément effacé une partie de sa mémoire, ou tenter de le tuer, c'était que cette personne avait une raison. Valable ou non, elle en avait une. Il avait imaginé toutes les raisons possibles, mais il y en avait une qui revenait le plus. Il savait qu'elle revenait souvent car c'était ce dont il avait peur. Mais il se demandait tout de même si ce n'était pas parce que, avant qu'il soit dans cet état, il soit quelqu'un de mauvais. Qu'importe, les évènements ont fait de lui ce qu'il est maintenant. Il savait que, quoi qu'il arrive, il ne ferait plus jamais rien de mal, s'il y a toujours le choix.
Il avait passé des mois, voire des années à rechercher qui il était. Aujourd'hui, il sait qui il est. Cela ne veut pas dire qu'il sait qui il était avant de perdre la mémoire, mais il avait décidé d'arrêter de chercher qui était une personne qui est aujourd'hui morte aux yeux de tous, même à ses propres yeux. Car il a changé, il le savait, même s'il pouvait ressembler, par quelques traits de caractères, à l'ancienne personne qu'il était, l'apprentissage forme le caractère. Or, il a du tout réapprendre par soit même. Certes, l'écriture et la lecture lui sont encore inconnues, mais le langage était resté vivant en lui, ce qui lui a permis d'apprendre auprès des autres humains tous ce qu'il avait à apprendre chez eux. Mais le plus important, il l'avait appris dans la nature, auprès des feuilles qui volaient au vent, des gouttes d'eau qui tombaient les jours de pluie, et des brins d'herbes sèches perdues au beau milieu des déserts de ce monde.
Pour un humain ayant vécu dans la société, auprès d'autres humains, le monde extérieur, le vrai monde, ne pouvait être qu'une jungle où de petits animaux pacifiques mangeurs de graines se faisaient dévorer par des monstres des dizaines de fois plus gros qu'eux. Mais à ses yeux, la nature était tout ce qu'il y a de plus beau. Certes, l'instinct est roi, et la proie est mangée par le prédateur, mais elle est faite de bonté plus que d'autre chose. D'où viennent les fruits que l'Homme a un jour découverts et qui l'ont nourri ? D'où vient le feu qui a un jour été donné aux Hommes et qui leur a permis d'évoluer ainsi ? D'où viennent toutes ces choses qui ont permis à l'Homme d'être ce qu'il est aujourd'hui ? C'est cela qu'il considère comme de la bonté : donné à quelqu'un tout ce qu'on a pour le faire grimper des sommets, sans jamais rien demandé en retour. La nature avait même essayé d'enseigner les qualités de l'esprit à l'Homme, en particulier la générosité. Car, en effet, le seul prix à payer pour avoir un jour mis le pied dans ce monde dominé par la nature, c'était de devoir un jour laisser sa place à quelqu'un d'autre. Mais l'Homme était le seul qui n'avait jamais apprécié mourir. Il en avait peur. Et l'Homme se vengeait. Il avait honte de voir comment l'Homme détruisait la nature car celle-ci l'avait rendu mortel...
Il savait donc qu'il devait sa bonté et sa générosité à la nature même, qu'il devait être son serviteur dévoué.
Il n'avait pas la notion du temps, il ne savait pas depuis combien de temps il était revenu à la vie, il savait juste que le jour laissait place à la nuit, mais il ne savait pas que ce cycle avait donné lieu à tant de créations de la part de l'Homme. Il ne savait pas qu'aujourd'hui, la quasi-totalité des humains vivaient selon un cycle, réglé à la seconde près. Et mieux vaudrait pour lui qu'il ne le sache jamais, car il était impossible pour lui de devoir vivre selon des limites immatérielles. Il avait toujours, du moins, aussi loin qu'il s'en rappelle, mangé quand il voulait, dormi quand il voulait, marché quand il voulait, et se voir imposé une contrainte inexistante serait dangereux pour lui.
On pouvait donc considérer cette personne comme un ignorant, un nomade, doublé d'un amnésique, mais il s'avérait qu'il était beaucoup plus sage que bon nombre d'humains.
Mais il avait un défaut majeur : il était incapable d'ordonner ses pensées. Ayant appris et vécu dans la nature, sa conscience était plus proche d'un instinct. Un instinct avec une capacité à raisonner, certes, mais tout de même un instinct. Il était donc poussé à agir puis réfléchir lorsque les événements se précipitaient. Et, même lorsque le temps était propice au calme, ses pensées se bousculaient sans cesse, le faisant passer du rire aux larmes. C'est donc, pour lui, un imposant effort que de parler à quelqu'un de « normal » et se faire comprendre. Il fallait qu'il réfléchisse longtemps avant de dire quelque chose. Mais il en sortait toujours des paroles d'une extrême sagesse.
Mais l'heure n'était pas à la réflexion. Il avait faim. Il était libre dans cette plaine. L'instinct reprenait le dessus. L'être doué de raisonnement laissait place à un être d'une violence qu'on ne peut qualifier de gratuite, mais qu'on ne peut pas non plus justifier. Il avait faim et l'instinct était tel que le plus fort pouvait se nourrir. Il allait devenir ce que l'Homme moderne hait le plus.